ENTRETEMPS

Texte d’Elsa Delage, 2015

Les productions de Réjean Peytavin répondent aux gestes et évidences de la vie courante. Sa démarche s’appuie sur une observation délicate du quotidien à travers une relecture ergonomique et onirique des objets. Pourtant, les scénarios prétextes à la réalisation de ses objets, qu’ils soient vraisemblables ou supposés, projettent aussi des situations d’usage fictionnelles.

Détournant le postulat du design moderne, pour lui c’est davantage l’idée de soumettre l’usage à la forme qui prime. Mais parce qu’elles conservent l’horizon de la fonctionnalité, ses œuvres demeurent le fruit de la recherche d’un designer. S’il conçoit des formes spécifiques pour répondre à des demandes précises, ses objets s’apparentent davantage à ce que l’on pourrait qualifier de « sculptures utiles », dans certains cas, à des formes qui oscillent entre objets d’art, objets manufacturés et objets d’artisanat.

Le fait même d’assumer un design « artistique » lui permet de rester dans la recherche et dans l’expérimentation. Il acquiert ainsi de manière empirique de nombreux savoir-faire traditionnels tels que l’art de la faïence, la menuiserie, la couture et le torchis. Ces techniques deviennent des outils de travail auxquels il se frotte afin de développer ensuite d’autres approches. Il s’inscrit ainsi dans une démarche proche de l’artisanat, valorisant le travail manuel, non industriel, et produisant en toute logique des séries d’objets limitées.

Chez Réjean Peytavin, l’écologie de la forme promeut une économie de moyens afin de profiter au maximum de la créativité déjà existante autour de nous. Sous certains aspects, proche du Slow Design, il récupère et recycle les matériaux non utilisés en vue de limiter la perte. Par ailleurs, dans ses productions, le bien-être individuel, social et environnemental est au cœur de ses préoccupations. Réjean Peytavin associe assurément design et environnement ; il s’intéresse au cadre de vie, à l’ambiance, au voisinage, à ce qui relève d’une construction du monde et de son habitabilité.

La série des Travaux Généraux regroupe des projets au long cours dont la réalisation simple et brute assure la pérennité. Si l’on met de côté la notion de sanction, le titre de la série rappelle les « Travaux d’intérêt général », lesquels ont pour but d’œuvrer pour l’utilité publique et collective. Le temps, ou plus précisément une certaine forme de lenteur, serait indispensable à l’accomplissement de projets garantissant à leur tour quiétude et félicité.

Les Conforts d’urgence sont quant à eux conçus rapidement pour offrir une réponse rudimentaire et efficace à des besoins pressants en cas de situation de crise. Envisagés comme des prototypes, ces objets ont été pensés pour répondre à un usage pratique, préservant néanmoins la notion d’agrément. Subtiles et ludiques, ils nous invitent à nous prêter au jeu relationnel et processuel qu’ils proposent.

Si les œuvres de Réjean Peytavin incitent au repos et à la méditation, leur aspect sculptural masque parfois leur véritable fonction au profit de la mise en avant d’une fiction. Les paramètres d’usage sont à enclencher de manière à opter pour l’un ou l’autre scénario. Différents niveaux de lecture sont ainsi possibles, alors même que s’opère un glissement entre la nécessité de confort et l’envie de rêver.

 

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IN THE MEANTIME

A text by Elsa Delage, 2015

Réjean Peytavin’s work fits the context of everyday-life acts and thoughts. His approach is based on a delicate perception of daily routine, through an ergonomic and dream-like perspective on objects. However, the scenarios that lead to the crafting of these objects, whether they are realistic or purely fictional, also stage typically fictional situations.

He distorts the basis of modern design, with the idea of form influencing function. But his work remains the result of designer research, as it still pursues an aim of functionality. As he designs specific shapes to meet specific requests, his work is more what one would refer to as “useful sculptures”, and in certain cases as forms that range between works of art, manufactured objects and handicrafts.

The simple fact of assuming an “artistic” design keeps him in the framework of research and experimentation. In this way, he acquires traditional know-how in an empirical manner, such as the art of faience, woodworking, sewing and daub and wattle. These techniques become working tools, which he then uses to develop new paths. His approach is thus close to that of handicraft, in that it relies on manual, non-industrial work to create limited series of objects.

For Réjean Peytavin, the ecology of form promotes resource savings in order to take full advantage of the creativity that surrounds us. In certain respects, his approach is close to that of slow design, in that he collects and recycles unused materials to avoid waste. Individual, social and environmental well-being are always central to his work. Réjean Peytavin establishes a strong connection between design and environment: he focuses on habitat, atmospheres, vicinity, and on how the world is developed and lived in.

The series Travaux Généraux (General works) is a collection of long term projects. Their longevity is guaranteed by their simple and primitive execution. Barring the notion of punishment, the name of the series refers to the Travaux d’intérêt general (community service work), whose aim is to improve public and collective conditions. Time, or more specifically a certain type of slowness, would be a prerequisite for the development of projects which, in turn, would create tranquility and bliss.

The Conforts d’urgence (emergency comfort objects) are designed quickly to meet pressing needs efficiently in a context of crisis. These objects, elaborated as prototypes, were designed for practical use, while preserving their charm. They are subtle and playful and draw us into an interpersonal game of process.

Réjean Peytavin’s work evokes rest and meditation but the sculptural aspect sometimes hides the true function, thereby highlighting a fictional nature. Different features can be used to choose one version or the other. These works can thus be interpreted in two different ways, at a time when the need for comfort and the desire to dream are drifting towards each other.

 

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CARYOTYPE DE FREAKS

Ou la fabrique des chimères.

Texte de Mathieu Buard, 2018

 

Une fleur double est appelée « monstre » lorsqu’une étrangeté due au hasard bouscule l’ordre admis de sa structure cellulaire, chamboulée de n’être plus standard mais composite, multipliée par deux parfois, dans une « conformation insolite ». Ce corps assemblé déjoue le programme de la totalité, en creux une partie manque à l’autre. Cette bizarrerie s’est rejouée abruptement à Fukushima, où de violentes turbulences furent provoquées par l’accident et choc nucléaire. Sitôt, des marguerites aux cœurs doubles poussaient, résilientes et troublantes. Dans une presque symétrie, aussi effrayante qu’elles fussent, ces marguerites monstres devenaient une réalité tangible, appartenant au vocabulaire divers des formes du monde.

 

Alors de monstres, en est-il question avec les vases et objets de verre et d’autres formes non standard soufflés et moulés par Réjean Peytavin ?

On parlerait aussi volontiers de chimères, d’assemblages qui déjouent la symétrie et la totalité d’une forme conçue, industrielle, reproductible ou multiple, en recomposant avec des moules non complémentaires des formes et tirages empiriques dans le silice. Désassemblés même, finalement, ces moules impairs créés des additions à l’équation instable. Désossée, la forme préconçue est une moitié qui, comme dans un banquet platonicien, tente de retrouver un équilibre, un autre complémentaire.

En remontant ces moules creux, ces futurs vases, sont comme les expériences du héros du roman de Mary Shelley, le Docteur Frankenstein, qui d’un amas de pièces récrée un corps accompli. De cette bibliothèque de formes passées sans registre ni archive, les parties sans le tout invitent Réjean Peytavin à des réagencements audacieux, d’un genre industrieux. De ces corps creux réaccordés, de ce caryotype soudain une nouvelle forme émerge, accompagné du souffle du verrier. Nouveau souffle, nouveau geste ? Golems contemporains de verre.

Bizarrerie encore, nulle dos, nulle face, l’objet advient tel Janus. Paradoxe joyeux qui expose une diversité empêchant l’exclusive lecture d’un rapport forme fonction, sinon lequel adopter ?

 

Alors, on peut nommer quelques qualités de cette espèce de chimères nouvelles :

1. Formes fantômes, mouvantes, comme au microscope, plongées dans un liquide synthétique, les cellules se multiplient, les formes se soudent ou se divisent avec le verre. Et la forme soudain fuse, les aspérités se lissent et une forme close, quoique bosselée, apparaît. Paradoxalement, le corps gagne en de multiples dimensions, et trouve un état intermédiaire, troisième terme stationnaire dans ses bords.

2 Dans un jeu de mirage de couleurs, le verre, d’une peau opalescente, apporte une fumée de couleurs, additives et soustractives, à l’œil du spectateur. Quoiqu’il en soit, les couleurs migrent, libres et volatiles, indifférentes aux formes solides qu’elles habitent.

3 Le mou, l’état permanent de toute chose, est contrarié. Les circonvolutions de la matière, celle du verre, sont un temps doublement figées, les deux formes accolées ou réunies témoignant par deux fois d’une mise en tension de la matière et d’une démonstration de ce que mettre en forme, construire ou dessiner veut dire.

4 Vases ? Proto objets ? Fonction d’arrangement tacite entre des formes décoratives ? Ici, s’il est question de vases, c’est-à-dire de contenants du paraître, il s’agit d’observer l’adéquation fine, organique, entre l’objet et son contenu, entre le pot et la fleur, d’une méiose décorative et de son microscope. D’un chariot ornemental, comme le dessine Durër, où les détails et fragments forment un tout, beau bizarre frôlant avec joie le grostesque.

 

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