E-MISSION LOCALE
Projet de résidence du CERCCO (HEAD-Genève, Suisse) / Réalisé en partenariat avec GASSER CERAMIC / Photos Raphaëlle Mueller / Texte de Mathieu Buard / 2018
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Multiplex, La céramique des crêtes.
Lorsque l’on parle de céramique, matière crue, cuite et émaillée, on peut se demander ce qui en décide la destination et en meut les formes, décoratives, domestiques possiblement, sculpturales ou picturales ? Et, en ce sens, il s’agirait toujours de savoir de quel bord, de quel médium la céramique est le nom ? Excroissante, croûtée ou galbée, du vase au pot, de la tuile au carreau, la terre sous l’empreinte créative et massive de l’auteur et du four, gagne en résolution. Un mot, ancien, semble recouvrir les interprétations possibles de cette matière, celui de multiplex. Etrangement, plus se déplie le mot, plus sa sémantique concorde avec les œuvres de Réjean Peytavin. Déplions donc.
Multiplex, c’est de prime abord ce « Qui permet le passage simultané de plusieurs signaux sur une seule voie(…) Lorsqu'on veut transmettre de nombreuses mesures sur une seule voie, il faut choisir un multiplex soit par répartition de fréquence, soit par répartition en temps ». Ici la destination, la mise en forme énergique de la terre est sujette à l’expérimentation de l’auteur, canal fait de ses mains agiles pour ériger une série de formes qui deviennent œuvres. Rien que de plus normal, comme dans le processus de recherche d’un sculpteur… d’un potier… C’est un geste hylémorphique premier, qui donne corps à la matière et l’arrête, la concentre, solide pour longtemps lorsqu’il s’agit de céramique cuite. On pense ici aux gestes des protocéramiques Jomon dont la corde laisse l’empreinte, comme le motif inhérent à la forme globale, le détail et le tout épris l’un de l’autre.
Mais c’est aussi tout autant conduire les procédés, industriels, si l’on prolonge l’analogie, tels que Réjean Peytavin les détournent, en travaillant de coulage et d’extrusion mécanique de la terre, comme dans ses collaborations expérimentales avec l’entreprise Geberit et les formats automates des éviers démoulés ou ceux plus explicites encore des tuiles découpées à la chaine de l’entreprise Gasser. Tout cela, est pris d’un processus de céramique industrielle. Là, pourtant, l’artiste insère des tricks et ruptures, qui en jouant sur la seule voie de la chaine devenue industrieuse, détourne l’objet et provoque par répartition de fréquence de grands bas reliefs grotesques pensés en portraits, des tuiles toiles géantes dessinées en abîme, des événements sculpturaux assurément. Déplions encore.
Réjean Peytavin sollicite donc la céramique précisément pour sa ductilité, sa labilité qui, trouve des destinations particulières et des échos plastiques aux procédés de l’artisanat, de l’industrie… Du geste qu’il convoque en somme. Ici multiplex livre son second chant, celui de ce« qui est constitué par l'adjonction de plusieurs éléments semblables », « d’échos en multiples » et révèlent des réalités manifestes comme celles de « poulie multiple (…), d’ovaire multiple, (…) et s’achève sur le sens d’un « tableau du règne végétal … ». Principe d’amplification, prolixe, métamorphique et fécond, qui offre en son règne des corps variés, caryotypes de vases par exemple, comme le travail de jeu avec les moules incomplets réagencés que l’artiste développe dans une manufacture des terres du kaolin français non loin de Limoges. Des objets sculpturaux Janus, assumant une part joyeuse et décorative, mais détournant tout type de systématique ornementale. De l’anse au vase comme le propose George Simmel, il n’y a qu’un pas de côté… Ainsi de dos comme de face, le motif émaillé déjoue la forme, la lie et la délie, dans une équivoque volontaire, aux formats en quatre dimensions. Combinatoires et variations de formes vases qui font tableau par le prolongement visuel du motif, en meute... et qui jouent leurs rôles de réceptacles, bonhommes, en solitaire.
Des portraits aux vases, des pots aux tuiles, la céramique produite par Réjean Peytavin, «  qui se présente sous des formes variées », rejoint la sculpture, l’art du potier, du dessinateur, du graveur, et trouve des points d’acmés comme pour la résidence au Cercco, à Genève. Là, le multiplex égraine une forme supplémentaire, « sorte de tableau de distribution utilisé dans les centraux téléphoniques ». Mise en tension et en regard, la tuile devient étagère recourbée qui accueille de pots orné de pots, … des tuiles toiles géantes, initialement placées sur un toit dans des proportions normées à l’horizontale, sont gravées de dessins d’elles-mêmes en miniature, échos sans complexe, déployant même le dessin d’une parabole de toit et de ses ondes. Représentées. Avec malice, et dans un grand détournement, en reconnectant les fils du tableau de distribution des signifiants à sa façon, la céramique inverse le fond et la forme. Au bord du langage, sur les crêtes risquées d’une sortie d’une zone de confort, tout s’entrelace.
Tant et si bien qu’un autre choix s’aiguise. Celui du chant de la couleur. D’abord par l’adoption d’une terre locale, et de son coloris cuit qui a pour lui sa logique sensible propre. Puis des engobes et des émaux, qui parce qu’ils se déposent et montrent à l’aveugle, avant le four et rutilant dans l’après coup, réticulaire presque, des plis supplémentaires sur la forme cuite ; là encore l’artiste déploie une palette non conforme, provoquant les contours d’un trop, d’un surlignage strident, d’une intensité chromatique paradoxale, couleur éloquente jamais aisée ni complaisante avec son support.
Les œuvres de Réjean Peytavin incarnent cette dernière stase de la définition sobre du multiplex « qui a beaucoup de plis » d'où « qui a beaucoup d'éléments constitutifs », « bien plus nombreux ». Transbordage d’une sculpture céramique, d’une céramique peinture, qui sans que l’on y prête attention, déjoue les bords et frôlent les crêtes. Si la céramique est multiplice, les œuvres qu’en extirpe alors Réjean Peytavin sont plurielles, expérimentales et joyeusement polymorphes, d’un commun écho.
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Morpho-typographie, argile, 38x34x32cm, vue d'atelier, 2018
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Céraldique, argile, redox et mousse d'isolation, 45x45x3cm, vue d'atelier, 2018
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E-MISSION LOCALE, Installation murale, Motifs gravés et engobes sur argile, 155 x 159 x 6 cm, vue d'atelier, 2018
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Dahu des toits, installation murale, gravures et engobes sur tuiles géantes en argile locale, 194 x 202 x 6 cm, vue d'atelier, 2018
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